samedi 30 septembre 2017

L'échappée Belle, notre échappée belle


Aiguebelle, le 24 aout 2017. 
Nous sommes la veille de la course, jour de retrait des dossards. Je rencontre Sae pour la première fois.

Sae vit à Grenoble depuis quelques années et parcourt les montagnes de la région pour son plaisir. Elle a relevé le défi que nous avions lancé avec MtSN : devenir mon binôme de course pour « l'échappée belle » : 144km et 11 100m de dénivelé positif et négatif.  Une course hors-normes dans le massif de Belledonne, réputée pour sa difficulté impitoyable. 
Hormis quelques mails échangés nous ne nous connaissons pas et surtout n'avons jamais couru le moindre kilomètre ensemble, cela peut paraître fou mais au fond ne semble effrayer ni l'un ni l'autre, au contraire même ça nous amuse.  

Passé le contrôle du matériel, le dossard en poche, nous bavardons tranquillement à la terrasse d'un café d'Aiguebelle. Mochizuki Shogo et son équipe sont attablés non loin de nous. Le décor est planté, nous sommes dans l'ambiance, « l’échappée belle » commence.
L'après-midi touche à sa fin, il est déjà temps pour chacun d'entre nous d'aller se reposer, car la nuit sera courte et le réveil brutal pour rejoindre Vizille, point de départ de la course. Sae est au camping  tandis que je dors dans le gymnase mis à la disposition des coureurs. La logistique est bien rodée et tout se passe dans une atmosphère détendue.
A 03h00 du matin, quand vient le moment d’embarquer dans les bus, tout le monde est prêt. En guise de petit déjeuner nous savourons un « castela » fraîchement ramené du Japon. Une heure de route et nous serons sur place pour le grand départ.
Après des mois d'attente et d'incertitudes, je suis enfin sur la ligne de départ au coté de Sae. 
54 heures d'efforts nous font face pour relier Vizille à Aiguebelle. Cela peut paraître énorme mais c'est bien peu compte tenu de l’ampleur du défi à relever. Pour autant nous sommes ambitieux et d'un commun accord  envisageons de rallier l'arrivée avant la seconde nuit soit un objectif de 38 heures.
L'ambiance est survoltée, tous les coureurs sont prêts à affronter l'impossible, avec un objectif commun: devenir finisher de « l'échappée belle ».

Quand le départ est donné Sae prend les devants et montre immédiatement son irrésistible envie d'en découdre, ce qui me rassure énormément. La procession avance à la lueur des frontales tandis que le soleil point à l’horizon. La température est agréable. Tout commence bien.
Pourtant rapidement quelque chose me tracasse. Je me connais, la mise en route est parfois difficile le temps que la foulée se cale ; mais dans le cas présent, ça tarde à démarrer, ça ne démarre même pas du tout. Seulement à « l'échappée belle », le pré-chauffage est un luxe car le dénivelé n'attend pas. Il faut répondre présent tout de suite. Et moi je suis absent, mes jambes sont absentes, c'est à peine si elles me portent, je n'ai aucune énergie. Pour autant, je rechigne à sortir les bâtons pour m'aider car la course ne fait que commencer.

Sae m'attend gentiment alors que je marque déjà des pauses. Ayant participé aux reconnaissances elle prend soin de me préciser que le plus dur est à venir, ce dont je doute nullement. Chaque heure  passant, j'avale un gel qui suffit difficilement à me faire tenir jusqu'au suivant. Quand vient le premier ravitaillement (R1), au Foyer de ski de fond Arselle, je suis déjà vidé, intérieurement je m'interroge; comment tenir face à ce qu'il reste à accomplir. 
Sae se tient devant moi, pleine d’entrain. Triste contraste. Il faut y aller je dois me reprendre. J'observe autour de moi, cherchant à me ressourcer, le paysage tient toute ses promesses, c'est splendide. Cette course n'a pas volé sa réputation, je découvre mon pays, c'est sublime.
Peu avant le second ravitaillement (R2), au Refuge de La Pra, je sens un regain d'énergie, la foulée s’allonge, je me mets à espérer. Ephémère éclaircie malheureusement. Je m'alimente un maximum mais rien n'y fait.  
L'ascension à la croix de Belledonne est un long calvaire. Je n'avance pas, m'arrête sans cesse, tandis que les autres concurrents nous doublent et surtout que le temps passe. Nous passons le Lac Blanc. 

Nous courons depuis 09 heures pour seulement 38 kilomètres parcourus quand survient le 3ème ravitaillement (R3), au refuge jean Collet. 
3 heures nous séparent désormais de la barrière horaire, un cauchemar. Dans ma tête la décision est prise depuis quelques temps déjà. Je n'ai encore rien dit à Sae, espérant qu'elle le devine, mais « l'échappée belle » que j'ai tant attendu va s'arrêter là. Je ne rallierai jamais le R4 dans les temps et si je m'entête nous serons éliminés tous les deux. Tandis qu'en abandonnant, Sae a encore une chance de poursuivre en solo. Elle est à l'aise depuis le départ, a de l'énergie à revendre, elle peut finir j'en suis convaincu.  



Epuisé j'abandonne, le moral au plus bas, des idées noires me submergent, l'échec est dur à encaisser. J'ai la frustration d'avoir participé sans pouvoir m'exprimer pleinement, comme brider dès le départ.
Quelque chose ne va pas c'est une certitude.
Nous échangeons quelques mots avec Sae, elle obtient de l’organisation l'autorisation de poursuivre seule. Mais point de palabre, elle a perdu suffisamment de temps il lui faut reprendre la route.
Je regarde mon binôme partir. Tout ce travail pour en arriver là, quelle déception. Je l'envie tellement de continuer et de profiter de cette course, de ce décor, mais impossible de suivre, je tremble, j'ai froid, et fini par m'endormir.
Les bénévoles sont plein de bonne humeur et ça m’aide à garder le moral. Un autre concurrent s’est déboité l’épaule en tombant; je relativise ma peine.
Après quelques heures de repos, je quitte le refuge pour rejoindre la navette puis le gymnase d’Aiguebelle. Les abandons se comptent déjà par dizaines.
Alors que je consulte le suivi Livetrail des coureurs, un souci informatique m'empêche de connaître  la position exacte de Sae. Impossible de savoir où elle se trouve. Mais j'ai confiance, je suis convaincu qu’elle est encore en course.
Au petit matin les préparatifs pour accueillir les premiers Finishers vont bon train. Le temps est au beau fixe malgré un passage orageux dans la nuit pour les coureurs. L’ambiance monte petit à petit. Encore un peu de patience et c'est en spectateur privilégié que j'assiste au sacre de Sylvain Court et à l'arrivée haute en couleurs de Mochizuki Shogo et Nahuel Passerat. De grands moments de compétition.

C’est ainsi que mon « échappée belle » prend fin. Je patiente en contemplant les arrivées des finishers des trois courses confondues. Chez certains l'émotion est grande d'en avoir enfin terminé, au moins tout autant que ma déception. Ca pique, c'est dur, c'est la loi du trail.
Mais tout n'est pas encore terminé. Sae a confirmé tout le potentiel qui se dégageait d'elle et elle est toujours en course, j’en ai eu la confirmation.
La journée passe sous un ciel magnifique. Je me sens bien dans cette ambiance de fête. 
Quand vient la seconde nuit, cela fait déjà 38 heures que Sae est en course. Alexandra Rousset, la première femme vient de franchir la ligne d’arrivée. Je commence alors à échafauder des calculs pour estimer l’heure d’arriver de mon binôme. 
Peu après 04h du matin, je la vois sortir de l’ombre. Il lui reste 400 mètres avant la ligne d'arrivée, avant de pouvoir faire tinter la cloche, symbole de victoire. Elle est là, elle va être finisher de « l 'échappée belle ». J'en oublie tout et m'émerveille de sa victoire. Sae termine 8ème femme au Scratch. Avec 8 heures d’avance sur la barrière horaire finale, elle a remonté le temps que nous avions perdu, une véritable prouesse. 
Je suis définitivement heureux et soulagé d’un tel épilogue.  

Mais j’ai suffisamment raconté ma vie, je laisse la parole à Sae:

Courir avec Jérôme
Il était agréable de courir à côté en même rythme, bien qu'Il n'ait pas beaucoup de partie roulant qui nous permet de courir en bavardant.

Un pair d'un français au Japon et une japonaise en France me semblait intéressant.
Mais en fait, nous avons aucun occasion de courir ensemble avant la course et
nous n'avons pas très bien discuté sur la pensée pour la course pour unifier notre pensée.
Du coup c'était un défi un peu fou !! Et nous n'avons pas fait suffisamment de préparation.
J’ai discuté avec des autres participants après la course, et j’ai trouvé que courir en duo est parfois plus dur que courir en solo.
Courir tout seul
Après avoir laissé Jérôme toute seul malgré qu'il était malade, j'ai beaucoup pensé à lui.
« Ah j'étais trop froide, je devais choisir des autres solutions? »
(passer du temps avec lui jusqu'à la barrière horaire en l'encourageant,
relantir la vitesse etc.)
Mais finalement,
j'ai pensé qu'il est mieux de courir jusqu'a la fin avant que ma motivation diminue, même si je suis seul, plutôt que j'abandonne avec lui.
Et j'ai concentré à courir tout seul.
Je suis très contente quand j'ai vu Jérôme qui m'attends à l'arrivée malgré sa fatigue, car j’imaginais qu’il était en colère ou il dormait à cause de sa fatigue.
La partie le plus dur était col de Moretan.
La monté interminable, et aussi la descente technique et interminable !
Mais le paysage était vraiment super! De plus, quand j'y étais, c'était le moment de lever de soleil !
2ème nuit était fatigant mais je n'aime pas trop de courir la nuit.
Parce que je suis plus tranquille la nuit qui me permet d'oublier quelque chose qui n'a pas d'importance.

Ambiance de la course EB
Des coureurs et des bénévoles sont sympa.
Par exemple, un coureur que j'ai rencontré au ravito m'a dit
"moi aussi, je suis fatigué, essaie de trouver ton rythme, allez!"
De plus le paysage est vraiment magnifique ! Belledonne est minéraux par rapport aux autres massif.
Puis, il y a beaucoup de lacs et ruisseau qui permet de refroidir mon corps ou mes jambes !

Quelque chose personnelle
Avant de décider de participer cette course, en raison personnelle je ne cours pas beaucoup.
Mais grâce à ce projet, j'ai recommencé à l'entraînement. Je n’ai jamais marché dans la montagne, je n’ai jamais couru autant que cette fois. J’ai commencé mon entraînement à peu près 6 mois avant la course et j’avais peur que je ne peux pas fait mon corps avant la course, mais finalement mon entraînement était efficace. Je m’amusait le moment de cette préparation. J'ai pu retrouver la plaisir de courir.
Pouvoir participer à ce genre de course est vraiment quelque chose très heureux.
Je vous remercie tous mes amis qui m'a donné l'information de ce projet, qui cours avec moi, qui m'a invité d'aller à la montagne ensemble, qui m'encourage etc.
C’était vraiment le moment de rêve.
Cette année, j'ai trouvé beaucoup de chose à améliorer, je veux courir cette course à nouveau l'année prochaine !!

Ceux sans qui rien de cela n’aurait été possible: 

Je remercie Ritsuko-san et MtSN d'avoir eu confiance en moi « le gaiijin » et de m'avoir permis de vivre cette aventure fantastique. Rechercher un binôme parmi les coureurs japonais était une idée folle mais tellement motivante et originale.


J'ai découvert une région superbe et rencontré des gens fantastiques, qu'ils s'agissent de la direction de course, des coureurs, des sponsors, mais aussi et surtout de Sae.  
Nous pratiquons une discipline magique, faite de sacrifices, de douleurs, de déceptions mais également pleine de découvertes, de joie et de grands bonheurs, c'est tout simplement transcendant.


Merci également à nos sponsors « Raidlight Japan » et « Mulebar Asia » pour leur soutien, rien ne les y obligeait si ce n'est l'originalité du projet. C'est très valorisant de voir des grandes marques s'intéresser à des coureurs amateurs comme nous.


Merci à tout ceux qui se sont portés volontaires pour  m'accompagner, vous étiez 5 au total, c'est beaucoup et le choix fut difficile.


Et bien évidemment, si je ne devais en remercier qu'une, je citerais sans aucune hésitation Sae. Elle qui a osé se lancer dans cette course avec un parfait inconnu, c'était challenge, c'était courageux, c'était « sport ». 










A tous MERCI. 



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